La gouvernabilité, science délirante
Une rencontre avec Oreste Scalzone
par Ilaria Urbani, Naples
Il Manifesto
Rentré en Italie depuis 8 mois, il est déjà le protagoniste de deux documentaires sur l'époque de la militance et sur celle de la "non-militance critique". Nous
l'avons rencontré à "Adunata Sediziosa".
Cette fois-ci la voix caverneuse d'Oreste Scalzone n'arrive pas à Adunata Sediziosa, la fête des antagonistes campaniens, d'un vidéowall de Paris, comme il s'était
passé il y a deux ans lorsque l'Alliance Nationale italienne avait essayé d'empêcher la liaison en direct.
L'ancien membre de Potere Operaio, qui est rentré en Italie en février suite à prescription après 26 ans d'exile (mais disons bien de fuite,
s'ils y tiennent), n'est pas reparti tout de suite de Naples, le dos bloqué ("bien sûr, le coup de banc des fascistes en '68 à la fac' de de droit ne m'aide pas, mais puis j'y ai apporté ma
contribution…"). Dans le scénario hyperréaliste d'une terrasse donnant sur les toits du quartier Materdéi, Laura Perini a tourné una partie de la rencontre pour son film Le vol de
l'imaginaire (produit par Marinella Frasca) sur la vie de l'ancien membre de Potere Operaio et sur "les lieux de l'antagonisme social dans l'Italie de la deuxième république", conténant aussi des
conversations avec Zizek, Sloterdijk, Sassen, Kurtze, Trenkle, Bauman et Vandana Shiva.
Oreste Scalzone a été accusé en 1979 de tentative d'insurrection armée et autres chefs d'imputation; il a été libéré pour graves raisons de santé,
puis s'est enfuit en Corse et enfin réfugié à Copenhague et à Paris. Il est aussi le protagoniste d'un film d'Aïtor Pacheco sur ses premier jours de vagabondage après sa rentrée en Italie. Il est
tout à fait naturel de lui poser immédiatement une question sur la manifestation de 20 octobre. "Bon, j'ai dit aux camarades du Réseau des communautés en mouvement, qui participent à la manif
pour la radicaliser dans le sens e comme signal d'opposition au gouvernement: Si Giordano a dit à Prodi 'Nous serons ton service d'ordre', le message c'est donc: 'C'est un gouvernement de merde,
mais c'est notre gouvernement'. Or, les mouvements sociaux radicaux peuvent-ils avoir un Gouvernement ami? Plutôt que de procéder d'une désillusion à l'autre avec un corollaire de
ressentiment, il faudrait tenir compte de l'obsolescence de la forme-gouvernement et la nature délirante de la "gouvernementalité réelle" dans le monde. Il faudrait donc passer de l'utopie du bon
gouvernement à la ligne directrice de l'autonomie commune. De toute façon, sommes-nous vraiment sûrs que notre et leur agénda doivent toujours aller au même pas?? Certes –continue-t-il-, je
finirai probablement par y aller, le 20 octobre. Mais cela dépend de la structuration névrotique de ma personalité. Cependant, mon dream serait qu'on organise, en même temps que la manifestation
et en en contrechant, une occupation de logements dans une trentaine ou une dizaine de villes (ne serait-ce pas une forme de revenu vital?) dont les sujets électifs ne pourraient être que des
précaires et des immigrés, avec ou sans papier. Sinon, ça va se passer comme en '97 avec la bataille pour l'amnistie partiale: si on permet que la question soit gérée par la politique partitaire,
on n'aboutit à rien." Un argument encore fort actuel, c'est les posthumes pénaux de la guérilla urbaine des années '70. Voilà que reviennent les thèmes de la solution politique et du refus de
l'amnistie, des extraditions et de la justice infinie après que Marina Petrella, condamnée à la pérpetuité dans le cadre de l'affaire Moro et elle aussi réfugiée en France il y a 15 ans, a été
interpellée à Paris en août passé. Elle risque de ne jamais sortir du cachot, de même que Cristoforo Piancone, arrêté à Sienne il y a deux sémaines suite à un hold-up. "La bataille pour Marina
est difficile, et on va tout faire pour trouver des éléments qui puissent se revéler favorables. Certes, songer à une nouvelle doctrine sur l'asile, sur le modèle de la politique de Mitterrand
(qui n'avait aucune raison pour nous aimer: il était tout simplement un politicien réaliste) paraît tout à fait impossible. On parle à présent d'une femme que les pouvoirs publiques français ont
autorisé à songer à un avenir en lui donnant un permis de séjour de la durée de 10 ans: ce renversement politique rétroactif signifie frapper une jeune fille de dix ans, qui ne vivrait pas une
telle tragédie sans cet espoir. Qu'au moins on nous épargne les ricanements de Prodi, qui parle de "secrets qui, de cette manière, pourront être mis à jour…" Secrets, que dalle! Les juges de ces
procès, ce sont les premiers qui le nient, et qui disent que 'les repentis ont renversé les groupes de lutte armée comme un gant.' Au cas où, c'est bien Prodi qui nous devrait expliquer quelque
chose; c'est lui qui a dit avoir entendu le fameux nom Gradoli pendant une séance de spiritisme.
Puis, c'est vraiment symptomatique que la façon dont a géré l'affaire de Gérard Piancone. Ces chacals haut placés s'adonnent à leurs délires, comme
s'ils croyaient que les mesures d'atténuation de la peine et les amnisties totales ou partielles ne soient que des gentils cadeaux et des manifestations de sympathie à l'égard de ses
bénéficiaires, et non des formes "techniques" de régulation. Violante, Amato et Mastella croient-ils vraiment que Togliatti était un crétin et qu'il voulait faire, avec l'amnistie liée à son nom,
un cadeau aux tortionnaires fascistes ou aux partisans qui avaient dépassé les bornes? Et De Gaulle voulait-il rendre un service à l'OAS qui avait essayé de le tuer? La soi-disant classe
dirigeante, comme elle aime se définir fait semblant de ne pas savoir que la pensée politique doit faire abstraction, et bien cruellement. Elle ne peut pas être séparée de la pensée statistique
ou de toutes les singularités composant la "complexité sociale" dont elle est reducteur. Ça ne pourra qu'être toujours ainsi, tant que la communauté humaine autonome sera vue au maximum comme une
utopie (et c'est pour ça, déjà dans Marx, que la critique de la politique est associée à celle de l'économie, ou du droit). Sinon, il n'existerait pas d' histoire, mais seulement une séquelle
infinie d'horreurs particuliers. Ici chez nous, s'il advient qu'un buraliste soit tué par un braqueur et l'on découvre que ce braqueur est, mettons, roumain, on procède à un pogrom légal contre
les roumains. Il faudrait donc demander à D'Alema (Grillo, Di Pietro): est-ce donc ça, le "pays normal" ou "moral" qu'ils désirent? Que les victimes aient droit à une "justice infinie", ça, c'est
devenu tout à fait naturel…
"Car c'est la seule indemnisation reconnue dans cette époque –ajoute Scalzone- où on assiste tranquillement et de tous côtés à l'hybridation entre l'ultra-modernisme,
le techno-libertinisme et des sursauts ancestraux de chasse aux sorcières et de colonne infâme. Mais cela –le refus de toute coéxistence entre la mémoire et l'oubli – va amener le monde à
l' Homo homini lupus, ou même pire, et préfigure un scénario où se déchaînent les guerres saintes d'annihilation entre six milliards de Léviathans." Pour les questions sur Persichetti,
Beppe Grillo, sur le pacifisme etc. on renvoie à http://orestescalzone.over-blog.com et à un numéro d'Alias à paraître.